
Les origines de DULUX remontent à l’activité horlogère de Philémon Gindrat-Mathey à Tramelan, à la fin du XIXᵉ siècle.
DULUX, l’histoire oubliée d’une maison horlogère de Tramelan
20 septembre 2026 — Watch Club De France
Les oubliées de l’horlogerie — Watch Club de France
Certaines marques traversent les décennies sans jamais vraiment quitter le devant de la scène. D’autres disparaissent progressivement, laissant derrière elles des montres, quelques publicités et des archives qu’il faut parfois patiemment reconstituer. DULUX appartient à cette seconde catégorie. Derrière ce nom aujourd’hui peu connu se cache pourtant une véritable histoire horlogère suisse. Une histoire qui commence à la fin du XIXᵉ siècle et nous conduit à Tramelan, dans le Jura bernois, au cœur d’un territoire qui a longtemps vécu au rythme de l’horlogerie. Chronographes, montres automatiques, modèles pour dames, mouvements provenant des grands fabricants d’ébauches suisses : pendant plusieurs décennies, DULUX participe à cette industrie foisonnante. Il reste aujourd’hui suffisamment de montres et de documents pour en retrouver le fil.
Aux origines de DULUX
L’histoire commence en 1898, lorsque Philémon Gindrat-Mathey crée sa fabrique d’horlogerie à Tramelan. L’entreprise produit alors des montres à ancre dans un environnement particulièrement favorable. Tramelan compte de nombreuses maisons horlogères et ateliers spécialisés, chacun participant à sa manière à la fabrication des montres suisses. Un détail mérite toutefois d’être précisé : si la marque DULUX telle qu’elle apparaîtra sur les montres est officiellement enregistrée le 20 juin 1933, le nom Dulux apparaît dans l’environnement de l’entreprise bien auparavant. Dès 1908, des dépôts de marques comme Mirador ou Parure associent déjà Philémon Gindrat-Mathey, René Gindrat et Dulux SA. D’autres noms suivront au fil des années : Prosit, Tisbe-Watch, Horeb, Leria, puis Zena, Aida, Horizon ou encore Égalité. DULUX n’apparaît donc pas soudainement en 1933. La marque s’inscrit dans une activité horlogère commencée plusieurs décennies auparavant.

Tramelan, dans le Jura bernois, fut l’un des nombreux centres de l’industrie horlogère suisse. © Mémoires d'Ici, Fonds Roland Choffat
De Gindrat-Mathey à la Fabrique d’Horlogerie Dulux
En 1936, René Gindrat reprend la fabrique. Dix ans plus tard, en 1946, une nouvelle étape est franchie lorsqu’il s’associe avec Jeannine Gindrat sous le nom de Fabrique d’Horlogerie Dulux. Puis, en 1953, Timothée Kohler, époux de Jeannine Gindrat, rejoint à son tour l’entreprise. DULUX est alors une maison généraliste. Elle produit différentes catégories de montres : modèles classiques, montres pour dames, automatiques et chronographes. Cette diversité se retrouve encore aujourd’hui parmi les exemplaires ayant survécu. Et c’est probablement à cette période que se situe l’une des DULUX que nous avons pu examiner au Watch Club de France.
Le chronographe DULUX Antimagnétique
Son cadran porte simplement deux inscriptions : DULUX ANTIMAGNÉTIQUE Deux compteurs prennent place à 3 et 9 heures. De grands chiffres arabes structurent le cadran, entourés d’une minuterie extérieure. Le boîtier possède deux poussoirs rectangulaires et son fond porte la mention « FOND ACIER INOXYDABLE ». L’ensemble nous conduit vers les années 1950, datation que nous conserverons volontairement sous la forme circa 1950. Le cadran a fortement évolué avec le temps. Sa teinte champagne est aujourd’hui parcourue d’une patine importante et irrégulière. Mais plutôt que de chercher à lui redonner artificiellement son aspect d’origine, cette patine mérite d’être regardée pour ce qu’elle est : la trace de plusieurs décennies d’existence.

DULUX Chronographe Antimagnétique, circa 1950. Cadran champagne à deux compteurs et poussoirs rectangulaires. © Collection particulière Watch Club De France
Sous le cadran : un Landeron
Ouvrir le fond apporte une information supplémentaire. L’architecture du mouvement correspond à la famille Landeron 48, l’une des grandes familles de mouvements de chronographe suisses du XXᵉ siècle. Le Landeron 48 apparaît à la fin des années 1930. C’est un mouvement mécanique à remontage manuel utilisant une commande de chronographe par cames. Il équipera, avec ses différentes évolutions et variantes, un très grand nombre de chronographes suisses. Sa présence dans une DULUX n’a rien d’anormal. Elle illustre au contraire parfaitement le fonctionnement de l’industrie horlogère suisse de l’époque : une maison pouvait proposer un véritable chronographe mécanique en s’appuyant sur un fabricant de mouvements spécialisé. Sur notre exemplaire, nous préférons néanmoins parler de « famille Landeron 48 » tant que le marquage précis du calibre n’a pas été relevé sous le balancier. Landeron a en effet produit plusieurs mouvements très proches visuellement, notamment les 48, 54, 148 ou 248.

Le mouvement de notre chronographe DULUX présente l’architecture caractéristique de la famille Landeron 48. L’identification de la variante exacte nécessitera la lecture du marquage du calibre. © Collection particulière WCF
Une autre façon d’utiliser un chronographe
Ces mouvements réservent une petite particularité à celui qui découvre la montre. Sur beaucoup de chronographes modernes, le poussoir supérieur commande successivement le départ et l’arrêt, tandis que le poussoir inférieur assure la remise à zéro. Sur le Landeron 48 et plusieurs calibres de cette famille, le fonctionnement est différent. Le poussoir supérieur lance le chronographe. Le poussoir inférieur l’arrête. Une seconde pression sur ce même poussoir inférieur assure ensuite la remise à zéro. Un détail aujourd’hui inhabituel, mais qui rappelle que l’ergonomie du chronographe mécanique n’a pas toujours été aussi standardisée qu’elle ne l’est devenue par la suite.
Un mouvement courant, mais historiquement intéressant
Le Landeron 48 n’est pas un calibre rare. Et c’est précisément ce qui le rend intéressant pour comprendre cette période. L’histoire de l’horlogerie est souvent racontée à travers les mouvements les plus prestigieux ou les complications les plus spectaculaires. Pourtant, l’industrie suisse s’est également construite grâce à des mouvements fiables produits en quantité et fournis à de nombreuses marques. Les Landeron appartiennent à cette histoire. Ils ont permis à de nombreuses maisons de proposer des chronographes mécaniques sans devoir développer leur propre calibre. Dans une DULUX ayant traversé plus de sept décennies, ce mouvement n’est donc pas seulement une mécanique. Il devient un témoin de la manière dont travaillait l’industrie horlogère suisse.

Après plusieurs décennies, le cadran de cette DULUX Antimagnétique porte désormais une patine particulièrement marquée. © Collection particulière WCF
DULUX passe à l’automatique
Une seconde montre de notre collection permet de poursuivre l’histoire. Cette fois, le cadran annonce : AUTOMATIC — 21 JEWELS — INCABLOC La date apparaît à 3 heures et le remontage manuel du chronographe laisse place à un mouvement automatique. Nous avons changé d’époque. L’architecture du mouvement observé correspond très fortement à celle d’un ETA 2472, un calibre automatique suisse largement utilisé durant cette période. Nous conservons cependant ici encore une certaine prudence : tant que le numéro du calibre n’a pas été directement lu sur le mouvement, nous parlerons d’un ETA 2472 probable. Ce mouvement à seconde centrale et date illustre parfaitement l’évolution de la montre suisse au cours des années 1960. Le remontage automatique n’est plus réservé à quelques modèles particuliers. Il devient progressivement une caractéristique recherchée par un public beaucoup plus large. DULUX accompagne cette évolution.

DULUX Automatic 21 Jewels. Quelques années après les chronographes mécaniques de l’après-guerre, la marque accompagne le développement de la montre automatique. © Collection particulière WCF
1966 : DULUX rejoint l’aventure SOPROD
L’histoire de DULUX ne s’arrête pas aux montres des années 1950 et 1960. Après le décès de René Gindrat en 1964, Timothée Kohler devient président du conseil d’administration. L’industrie horlogère suisse est alors en pleine transformation. À Tramelan, sept entreprises décident en 1966 de regrouper une partie de leurs moyens de production. Elles s’appellent Arly, Damas, Rila, Dulux, Hoga, ARSA et Spera. Ensemble, elles participent à la création de SOPROD SA. L’objectif est clair : rationaliser la production et l’assemblage afin de mieux affronter l’évolution du marché. Timothée Kohler, représentant DULUX, siège d’ailleurs au conseil d’administration de la nouvelle société. Cette étape est importante. Elle montre que DULUX n’est pas simplement une petite marque isolée. Elle participe directement aux restructurations industrielles qui commencent à transformer l’horlogerie suisse.

En 1966, DULUX fait partie des sept maisons horlogères de Tramelan participant à la création de SOPROD.
Puis vient la crise
En 1974, DULUX et les autres membres de SOPROD rejoignent Micro-Time, un regroupement plus large destiné à mutualiser la production de calibres et de montres. Le contexte devient pourtant de plus en plus difficile. La montée du quartz bouleverse l’industrie mondiale. Les mouvements électroniques gagnent rapidement en précision, en facilité de production et en compétitivité. Pour les maisons suisses travaillant selon les modèles traditionnels, les années qui suivent sont particulièrement complexes. Mais contrairement à ce que l’on pourrait imaginer, DULUX ne disparaît pas immédiatement avec la crise du quartz. La société poursuit son activité. En 1986, elle fusionne avec Rila et Symbol. Ce n’est finalement qu’en 1999 que l’entreprise cesse toute activité. Plus d’un siècle s’est alors écoulé depuis la création de la fabrique de Philémon Gindrat-Mathey à Tramelan.
Pourquoi s’intéresser à DULUX aujourd’hui ?
DULUX ne possède évidemment pas aujourd’hui la notoriété des grandes manufactures suisses. Mais c’est peut-être précisément ce qui rend la marque intéressante. Une DULUX permet d’explorer une autre partie de l’histoire horlogère : celle des maisons qui ont participé pendant plusieurs décennies à l’industrie suisse sans devenir des marques mondiales. Les mouvements que l’on découvre à l’intérieur peuvent également réserver de belles surprises. Landeron dans les chronographes, mouvements automatiques provenant de grands fabricants d’ébauches, calibres mécaniques simples et éprouvés : l’intérêt d’une DULUX ne se trouve pas uniquement dans le nom imprimé sur son cadran. Il se trouve aussi sous celui-ci. Pour le collectionneur, ces montres permettent enfin d’aborder le vintage différemment. L’état général, l’originalité du cadran, la cohérence des aiguilles, le boîtier et surtout l’état mécanique doivent cependant rester les premiers critères d’examen. Sur une montre vieille de soixante ou soixante-dix ans, l’histoire de l’exemplaire compte souvent autant que celle de la marque.
Collectionner au-delà du logo
DULUX nous rappelle finalement quelque chose d’essentiel. L’histoire de l’horlogerie ne se résume pas à quelques grandes manufactures. Elle est aussi constituée de centaines de fabricants, d’établisseurs, de motoristes, de cadraniers et d’ateliers qui ont fait vivre pendant des décennies des régions entières de Suisse. Beaucoup de leurs noms ont aujourd’hui disparu. Leurs montres, elles, sont toujours là. Notre chronographe DULUX Antimagnétique en est un bon exemple. Son cadran porte les traces du temps, son boîtier a vécu et son mouvement Landeron raconte la manière dont on construisait un chronographe suisse au milieu du XXᵉ siècle. Quelques années plus tard, notre DULUX Automatic raconte déjà une autre histoire : celle de la généralisation du remontage automatique et d’une industrie qui se modernise. Deux montres assez modestes à l’échelle de l’histoire horlogère. Mais deux témoins d’un monde qui a largement disparu. Et c’est précisément pour cela que nous avons voulu raconter leur histoire.
Watch Club de France
Au Watch Club de France, nous aimons les grandes manufactures et les montres qui ont marqué l’histoire. Mais nous aimons tout autant retrouver ces marques presque oubliées, comprendre qui les fabriquait, ouvrir leurs boîtiers et replacer leurs montres dans le contexte de leur époque. Parce qu’une montre n’a pas besoin d’être célèbre pour avoir une histoire à raconter.
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