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ENICAR : des ateliers Racine aux sommets de l’Himalaya

23 septembre 2026 — Antoine - Vice président du WCF

Les grandes histoires horlogères — Watch Club de France

Il suffit de retourner le nom RACINE pour que l’histoire commence. Ou presque. En 1913, Ariste Racine et son épouse Emma Blatt créent leur entreprise horlogère à La Chaux-de-Fonds. Le patronyme Racine étant déjà utilisé comme marque, Emma aurait alors l’idée d’en inverser les lettres. RACINE devient ENICAR. Le nom est enregistré par Ariste Racine le 6 janvier 1914. Quelques années plus tard, Enicar deviendra bien davantage qu’un nom astucieusement trouvé : une véritable manufacture, installée à Lengnau, capable de produire ses propres mouvements et, surtout, une marque étroitement associée aux montres techniques des années 1950 et 1960. Des sommets de l’Himalaya aux profondeurs sous-marines, en passant par les circuits automobiles, Enicar va construire une partie de sa réputation en soumettant ses montres à des conditions où connaître l’heure pouvait avoir une importance autrement plus sérieuse qu’au quotidien. C’est cette histoire que nous avons voulu retrouver.

Une histoire de famille

Le nom Enicar est initialement utilisé notamment comme adresse télégraphique avant de devenir progressivement l’identité de la maison. Le 11 avril 1932, l’entreprise prend officiellement le nom d’Enicar Société Anonyme. La maison se développe et s’installe à Lengnau/Longeau, près de Bienne, dans l’un des grands bassins de l’industrie horlogère suisse. Au fil des décennies, Enicar ne se contente pas d’emboîter des mouvements achetés à l’extérieur. La maison développe également ses propres calibres, identifiés par les lettres AR, pour Ariste Racine. Cette capacité industrielle aura son importance dans la suite de l’histoire. Au début des années 1950, Enicar est déjà capable de produire plusieurs dizaines de milliers de mouvements par an. Son calibre AR 1010 obtient notamment une certification chronométrique en 1954.

L'usine Enicar - Ariste Racine Longeau - Bienne

Ultrasonic : bien plus qu’un mot sur le cadran

Sur de nombreuses Enicar des années 1950 et du début des années 1960 apparaît un mot qui intrigue encore aujourd’hui : ULTRASONIC. Il ne désigne ni un calibre particulier, ni une montre électronique, et encore moins un mouvement fonctionnant grâce aux ultrasons. Il faut chercher son origine dans les ateliers. En 1953, Enicar installe dans une nouvelle unité de production à Oensingen un procédé permettant de nettoyer les composants des mouvements par ultrasons avant leur assemblage. Le procédé avait été développé avec la section de recherche industrielle de l’Institut fédéral de physique de Zurich. Les minuscules pièces du mouvement pouvaient ainsi être débarrassées de résidus difficiles à éliminer par les méthodes traditionnelles. Mais Enicar ne s’arrête pas au nettoyage.La maîtrise de la lubrification constitue alors l’un des problèmes importants de l’horlogerie mécanique. Une huile qui migre hors de la zone où elle doit agir peut modifier le fonctionnement de l’échappement et, à terme, affecter la régularité du mouvement. Enicar travaille donc également sur des traitements de surface destinés à maintenir le lubrifiant là où il est nécessaire. Le principe fera l’objet de travaux et de protections industrielles. Un brevet déposé par Enicar en 1965 décrit notamment le traitement de certaines parties de l’échappement par un produit de type « épilame » afin de limiter la dispersion de l'huile tout en préservant la lubrification des surfaces de contact. Ce n'était pas simplement une appellation commerciale : Enicar transformait une étape industrielle invisible pour le client en argument de qualité.

Enicar Ultrasonic 17 rubis Incabloc. La mention « Ultrasonic » ne désigne pas le mouvement mais un procédé de fabrication et de traitement adopté par Enicar à partir de 1953.

Le brevet derrière la lubrification

Les archives de brevets montrent qu'Enicar possédait une véritable activité de recherche. Outre le traitement de l'échappement, on retrouve des brevets concernant des lunettes tournantes, des systèmes d'indication, des mouvements automatiques ou encore différentes constructions horlogères. Par exemple, le brevet suisse CH346169A, déposé en 1959 au nom d'Enicar avec Claude Mathey comme inventeur, concerne une pièce d'horlogerie à lunette tournante. Un autre brevet suisse, déposé en 1966, concerne une pièce d'horlogerie à remontage automatique par masse oscillante. Enicar n'était donc pas seulement une marque apposée sur un cadran. À son apogée, l'entreprise disposait d'une véritable culture technique.

1956 : direction l’Himalaya

C'est probablement l'épisode qui va définitivement changer l'image d'Enicar. En 1956, une expédition suisse part pour l'Himalaya avec un objectif considérable : le Lhotse, quatrième sommet le plus élevé du monde, et l'Everest. Enicar équipe l'expédition de montres. Le 18 mai 1956, Fritz Luchsinger et Ernst Reiss réussissent la première ascension du Lhotse. Quelques jours plus tard, les membres de l'expédition atteignent également l'Everest. Les montres Enicar ont été exposées au froid, à la neige, à l'eau et aux importantes variations de pression et de température. Ernst Reiss racontera même qu'il ne portait pas toujours son Enicar au poignet : il l'avait fixée à son sac. La montre se retrouvait ainsi directement exposée aux conditions extérieures, parfois couverte de neige ou plongée dans l'eau. Selon son témoignage publié par Enicar, elle continua néanmoins de fonctionner durant l'expédition. Pour Enicar, l'opération est évidemment une formidable démonstration. Mais elle va surtout donner naissance à un nom. SHERPA. En hommage aux hommes qui accompagnèrent les alpinistes dans l'Himalaya, Enicar fait de Sherpa l'appellation de sa future famille de montres techniques.

Sherpa : un nom devient une gamme

Après l'expédition de 1956, le mot Sherpa commence progressivement à prendre une place centrale dans le catalogue. Au début des années 1960, la famille devient particulièrement vaste. Sherpa Dive, Super-Dive, Divette, Super-Divette, Sherpa Graph, Aqua Graph, Jet, Super-Jet... Chaque modèle répond à un usage. Certains sont destinés à la plongée. D'autres au voyage, au sport automobile ou à des activités professionnelles nécessitant une lecture rapide et fiable de l'heure. Enicar entre pleinement dans l'âge de la tool watch. Et les boîtiers jouent un rôle essentiel dans cette évolution.

Sous l’eau : Sherpa Dive et Super Compressor

Pour ses montres de plongée, Enicar utilise notamment les fameux boîtiers étanches développés par Ervin Piquerez S.A. — EPSA. Le principe des boîtiers Compressor et Super Compressor est aujourd'hui bien connu des amateurs : leur construction vise à renforcer l'étanchéité lorsque la pression extérieure augmente. Les premières Enicar Seapearl utilisant des boîtiers EPSA apparaissent au milieu des années 1950 ; le brevet du boîtier Super Compressor à fermeture de type baïonnette est déposé par EPSA en 1956. Sur certaines Sherpa de plongée, Enicar adopte la configuration devenue emblématique des Super Compressor : deux couronnes et une lunette tournante interne. Une couronne règle la montre. L'autre commande la lunette permettant au plongeur de suivre son temps d'immersion. La lunette étant placée sous le verre, elle est protégée des chocs et d'une rotation accidentelle directe. C'est cette architecture que l'on retrouve sur l'une des montres les plus reconnaissables de la marque.

Enicar Sherpa Ultradive. Deux couronnes, lunette tournante interne et architecture pensée pour la plongée : la famille Sherpa est l'une des expressions les plus abouties de la montre-outil chez Enicar.

De l’Himalaya aux profondeurs

Enicar comprend très tôt qu'une montre technique devient beaucoup plus crédible lorsqu'elle quitte les vitrines. La marque associe donc ses modèles à des professionnels et à des explorateurs. Le biologiste et pionnier de la plongée Hans Hass apparaît ainsi dans la communication Enicar avec la Sherpa Dive. Dans un témoignage reproduit dans une brochure de la manufacture, il présente sa Sherpa Dive comme un véritable instrument utilisé pendant ses plongées. La démarche est révélatrice de la stratégie d'Enicar. Une montre n'est plus seulement élégante ou précise. Elle doit démontrer qu'elle peut être utilisée sur une montagne, sous l'eau ou dans un cockpit.

Puis Enicar prend la piste

Après les alpinistes et les plongeurs, un autre univers va fortement contribuer à l'image de la marque : le sport automobile. Et Enicar ne choisit pas n'importe qui. Stirling Moss, Jim Clark, Trevor Taylor, Gerhard Mitter ou encore le champion motocycliste Geoff Duke apparaissent dans l'univers publicitaire de la maison. Stirling Moss est associé à Enicar dès la fin des années 1950. Une publicité le montre avec une Ultrasonic Sherpa, et Enicar le présente comme un utilisateur convaincu de la montre. La publicité pose une question très simple : « Would you recognise this watch again? » Le message est clair : lorsque l'on rencontre une célébrité, on regarde l'homme. Enicar voudrait que l'on regarde aussi ce qu'il porte au poignet. Quelques années plus tard, la stratégie devient encore plus évidente avec le Sherpa Graph, lancé en 1960 et étroitement associé au sport automobile.

Le Sherpa Graph : chronométrer la course

Avec le Sherpa Graph, Enicar franchit une nouvelle étape. Présenté en 1960, ce chronographe devient le point de départ d'une importante famille de montres destinées au sport, à la course automobile mais également, selon les variantes, à la plongée et à l'aviation. La production du Sherpa Graph se poursuit durant les années 1960. Stirling Moss le porte, mais un autre pilote va devenir indissociable du modèle : Jim Clark. Double champion du monde de Formule 1, Clark apparaît dans les campagnes Enicar avec son Sherpa Graph. La marque exploite pleinement cette association entre précision mécanique et compétition automobile. Il ne s'agit plus seulement de vendre une montre résistante. Enicar vend désormais un instrument.

Une montre pour chaque terrain

C'est peut-être ce qui caractérise le mieux Enicar durant son âge d'or. La manufacture décline le principe de la montre-outil dans des directions très différentes. La Sherpa Dive descend sous l'eau. La Sherpa Graph rejoint les circuits. Les Jet et Super-Jet s'adressent aux voyageurs et aux pilotes. L'Aqua Graph rapproche chronographe et univers aquatique. Les modèles Ultradive et Super-Dive poursuivent le développement des plongeuses. Cette profusion peut aujourd'hui rendre la gamme Enicar assez complexe à comprendre. Mais elle raconte surtout une époque où les fabricants cherchaient à adapter la montre mécanique à des usages très concrets. Avant que l'électronique puis le numérique ne prennent progressivement en charge une grande partie de ces fonctions, la montre était réellement un instrument de travail.

Une vraie manufacture

Réduire Enicar aux seules Sherpa serait pourtant oublier une partie importante de son histoire. La maison a développé de nombreux mouvements sous la désignation AR — Ariste Racine. L'AR 1010 illustre les ambitions chronométriques de la maison au début des années 1950. Enicar développe ensuite différents mouvements manuels et automatiques ; le calibre automatique AR 1125 apparaît à la fin des années 1950. Pour certaines complications, notamment les chronographes, Enicar fait également appel à des spécialistes extérieurs tels que Valjoux, Venus ou Lemania, selon les époques et les modèles. C'est finalement assez représentatif de la meilleure horlogerie suisse de cette période : fabriquer ce que l'on maîtrise et s'appuyer sur des spécialistes lorsqu'ils disposent de la meilleure solution.

Des brevets pour une montre qui évolue

Les archives de brevets donnent également une autre image d'Enicar. On y trouve des recherches concernant les lunettes tournantes dès la fin des années 1950, des systèmes d'affichage, le remontage automatique et l'échappement. En 1966, un brevet est notamment déposé au nom d'Enicar avec Ariste O. Racine et Samuel Fawer comme inventeurs pour un échappement à ancre. Pris séparément, chacun de ces brevets peut sembler très technique. Ensemble, ils racontent autre chose : une entreprise qui ne se contentait pas de dessiner de nouvelles références chaque année, mais qui travaillait également sur la manière dont une montre était construite, lubrifiée, remontée ou utilisée. C'est un aspect d'Enicar que son image vintage actuelle fait parfois oublier.

Et puis l’horlogerie suisse change

Comme beaucoup de maisons suisses, Enicar doit affronter la transformation profonde de l'industrie horlogère dans les années 1970. Le quartz bouleverse le marché. La concurrence internationale change. Les habitudes des consommateurs aussi. Enicar continuera à produire de nombreux modèles, mais l'entreprise qui avait connu son âge d'or avec les Ultrasonic et les Sherpa ne retrouvera plus tout à fait la même position. La manufacture historique finira par disparaître sous sa forme originelle. Mais contrairement à beaucoup d'autres marques disparues de cette période, Enicar laisse derrière elle un catalogue suffisamment riche pour que son nom ne soit jamais totalement oublié.

Pourquoi collectionner Enicar aujourd’hui ?

Parce qu'Enicar se situe à un endroit assez particulier de l'histoire horlogère. La marque possède une vraie histoire familiale. Elle a fabriqué ses propres mouvements. Elle a déposé des brevets. Elle a accompagné des expéditions. Elle a construit de véritables montres de plongée. Et elle a associé ses chronographes à certains des plus grands pilotes automobiles de leur époque. Mais son nom reste beaucoup moins connu du grand public que ceux des grandes manufactures ayant survécu jusqu'à aujourd'hui. Pour le collectionneur, c'est précisément ce qui rend Enicar intéressante. Une petite Ultrasonic habillée et une imposante Sherpa de plongée peuvent sembler n'avoir presque rien en commun. Pourtant, elles viennent de la même maison. Et lorsqu'on les pose côte à côte, comme les exemplaires de notre collection, on mesure l'étendue de ce qu'Enicar a produit en quelques décennies.

De RACINE à ENICAR

L'histoire avait commencé par six lettres retournées. RACINE. ENICAR. Elle aurait pu rester celle d'une petite maison familiale suisse parmi beaucoup d'autres. Elle est devenue celle d'une manufacture dont les montres ont accompagné des alpinistes dans l'Himalaya, des plongeurs sous la surface et des pilotes sur les circuits. Le mot Ultrasonic rappelle ses ambitions industrielles. Le nom Sherpa rappelle l'Himalaya. Le Sherpa Graph rappelle les circuits. Et Saturne continue de tourner, au moins symboliquement, sur les cadrans qui ont traversé le temps. Plus d'un demi-siècle après leur fabrication, ces montres racontent encore quelque chose de très simple : à une époque où l'on ne parlait pas encore de « tool watches », Enicar en fabriquait déjà. Watch Club de France Au Watch Club de France, nous aimons retrouver ces histoires derrière les cadrans : celles des hommes, des entreprises et des innovations qui ont construit l'horlogerie telle que nous la connaissons aujourd'hui. Parce qu'une montre devient souvent beaucoup plus intéressante lorsqu'on sait pourquoi elle a été fabriquée.

De TIMEX à ROLEX, la passion fera le reste.

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